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Pour inaugurer ce site et, à mi-parcours d’une série de trois stages de formation continue consacrés aux activités d’oral et d’écrit en 6ème « Conso », pour prolonger la réflexion, j’aimerais vous faire part d’une expérience que j’ai eu la chance de vivre, il y a quelques années de cela, en métropole. En effet, elle me paraît ouvrir quelques pistes et être très éclairante sur la question que nous nous posons tous encore aujourd’hui, non seulement après ces journées de stage mais aussi et toujours avec la même intensité après parfois de très nombreuses années de carrière :
« Pourquoi est-il si difficile, ici ou ailleurs, de faire écrire nos élèves ? »
Il s’agissait de mettre en place dans certaines classes du collège où j’enseignais des « ateliers d’écriture » en créant un partenariat entre l’établissement et un certain nombre d’ écrivains qui s’étaient portés volontaires pour cette opération. J’étais chargé de la conception du projet qui devait se monter un an à l’avance car les procédures étaient particulièrement lourdes. Dans un premier temps, il me fallait rencontrer ces futurs « intervenants » chargés, à la demande d’un enseignant et pendant une année entière, d’animer ces fameux « ateliers d’écriture » . Je dis « fameux » parce qu’aujourd’hui encore ils reviennent régulièrement dans les propositions de stratégies de remédiation aux difficultés évoquées plus haut.
Cependant, et au risque de vous décevoir, je ne vous parlerai pas ici des détails de la mise en oeuvre effective de ce dispositif l’année suivante, car ma mutation pour « la Grande Ile » m’a privé du plaisir d’y participer. Je n’ai donc fait qu’initier et préparer la mise en place de l’opération . Car je le répète, la venue de l’écrivain dans la classe nécessite de définir en amont, un an à l'avance, les termes d’un partenariat très étroit entre les futurs acteurs du projet : depuis le chef d’établissement jusqu’aux enseignants en passant par le documentaliste et, bien entendu, les élèves qu’il faut préparer à cette rencontre qui peut certes être « magique » mais qui peut aussi échouer lamentablement ! Tout cela devait se traduire très précisément en termes d’aménagements des emplois du temps des élèves comme des professeurs, de réflexion sur les modalités d’intervention de l’écrivain, d’estimation de ses frais de déplacement et j’en passe... il existait heureusement, pour m’aider, un protocole fort bien élaboré par la « Maison des Ecrivains » qui chapeautait l’opération.
Mais j’ai eu tout de même la chance, dans le cadre de cette mise en place, d’organiser dans ma classe, à titre préparatoire, une telle rencontre. Et surtout j’ai eu l’occasion de dialoguer à plusieurs reprises avec certains de ces futurs « intervenants », avec l’un d’eux en particulier. Je voudrais surtout vous parler ici de ce que j’ai retenu de ces échanges et qui me semble, aujourd’hui encore, du plus grand intérêt, car j’ai soigneusement enregistré, à l’époque, toutes nos conversations : en effet c’était à la fois une chance et un privilège, j’en étais bien conscient, de débattre de la question de l’écriture avec des hommes et des femmes qui en avaient fait leur métier, qui avaient tous publié plusieurs romans et qui vivaient de l’écriture ! L’un d’eux m’avait déclaré solennellement, et je cite : « L’intelligence de la langue est l’essentiel de notre quête ». Mais cette dimension « mythique » de l’écrivain présentait aussi des dangers car nous devions devenir de véritables « partenaires pédagogiques » pendant un an ! Comment allions-nous « partager » le pouvoir dans la classe ? Comment les élèves allaient-ils réagir ? Comment leur faire dépasser la fascination devant « la dame ou le monsieur qui a écrit le livre ? » devant la « belle écriture » qu’on voudrait imiter ? « On veut qu’elle nous apprenne à écrire comme elle », m’avait dit un élève avant la visite d’une romancière !
Et c’était précisément le premier écueil à éviter : je cite : « Le premier travail de l’écrivain dans la classe est de briser le mythe, de déconstruire cette fantasmatique, de démonter l’effet de miroir attendu pour que la rencontre se fasse vraiment à mains nues. Il doit s’attacher à construire une passerelle entre sa langue et la langue des autres car sa langue est une langue étrangère pour les autres. Il doit donc se forger un positionnement nouveau pour ne pas apparaître comme le sauveur, celui qui va proposer des solutions miracles. En fait, dans ce type d’opération l’écrivain est d’abord là pour témoigner auprès des élèves de la manière dont il travaille, c’est-à-dire de la difficulté d'écrire. », fin de citation. Ainsi, à l’occasion d’une visite dans ma classe une romancière pourtant chevronnée et désireuse de se familiariser avec son futur public, a déclaré aux enfants stupéfaits, je cite : « Ecrire est l’acte le plus difficile de notre vie ! ». Et elle a poursuivi : « Ecrire, c’est s’exposer, c’est se mettre en danger. Par l’écriture on est en plongée à l’intérieur de soi ». fin de citation. Puis elle a développé avec des mots simples bien sûr : elle a parlé de la dimension psychanalytique de l’acte d’écrire, mais aussi du regard et du jugement des autres, du vertige de la page blanche, de l’angoisse devant l’inspiration qui se tarit ... et encore de la discipline de la page d’écriture au quotidien, de la laborieuse entrée, au jour le jour, dans le monde inconnu et souvent ardu de l’écriture ... Je cite : « Tout le monde est potentiellement écrivain. On peut même naître écrivain et ne jamais devenir écrivain. On devient écrivain au jour le jour, en écrivant ! avec tout ce que cela comporte de travail et de souffrance. » fin de citation. Et elle a ainsi avoué devant toute la classe étonnée qu’il lui arrivait parfois à elle, écrivain, de passer des mois à chercher un mot ou une expression ! Et tout cela a paradoxalement rassuré mes élèves, les a mis en confiance. Car c’était bien de cela qu’il s’agissait d’abord : mettre l’élève en confiance face à l’écriture, mais sans lui en cacher les pièges et les difficultés comme nous avons trop souvent tendance à le faire, nous, les pédagogues ! Au contraire ! et c’est la première leçon que j’ai retenue de cette série de rencontres.
Ceci dit, même s’il ne s’agit pas bien sûr de faire de nos élèves des écrivains, comment amorcer le processus ? Comment déclencher en eux le mouvement vers l’écriture ?
Je cite encore : « On peut commencer par les faire parler d’eux : il s’agit alors pour eux de faire rentrer leur propre corps en écriture . En effet écrire, c'est d'abord s'écrire : il faut faire de l’enfant le sujet de son propre texte, de sa propre écriture », fin de citation. On se situe alors à la frontière entre notre projet d’enseignant (apprendre à raconter) et celui de l’écrivain, (apprendre à se raconter). Je cite encore : « Il faut faire percevoir à chaque élève que le texte est une eau profonde dans laquelle on descend au fur et à mesure que l’on écrit. Le rôle de l’écrivain ( et, j’ajoute, de l’enseignant) est d’aider l'enfant à vaincre sa peur, à le rassurer en l'accompagnant dans cette démarche. », fin de citation. Cela peut aboutir à la rédaction d’un journal intime, que certains enfants, et ce serait à méditer, affectionnent particulièrement .
Mais il y a d’autres stratégies :
On peut passer bien sûr par le couple-déclencheur : lecture - écriture mais d’une façon un peu plus singulière que nous ne le faisons en général. Et je cite : « Il faut absolument tout faire pour donner aux élèves le goût de la lecture. Et là il faut oser lire aux enfants des textes majeurs et les leur expliciter : l’éveil du goût de la lecture peut passer par la découverte d’un écrit de ce type : les élèves se trouvent alors grandis parce que ce texte est devenu « leur » et ce goût naissant leur donne une fierté d’eux-mêmes qui peut-être un puissant moteur et un grand facilitateur pour les faire accéder à l’écriture, pour les faire bouger vers l'écriture , notre objectif. Il s’agit donc de leur donner d’abord envie de lire , pour mieux aborder ensuite le terrain de l’écriture sur lequel on désire, le plus naturellement possible, les amener . On crée ainsi un moment de partage autour du texte et de l’oral et notre rôle est alors celui de passeur vers l' écriture », fin de citation.
Il y a évidemment bien d’autres manières de profiter de la venue de l’écrivain dans la classe, la dernière dont je parlerai ici n’étant certes pas la moindre puisqu’il s’agit de transmettre aux enfants le goût, la passion pour la lecture et l'écriture qu’ils ne manquent jamais d’avoir. Et sur ce terrain là ils sont toujours, j’ai pu le constater, très efficaces car leur enthousiasme est terriblement contagieux ! (à méditer)
Alors, que retenir de tout ceci qui puisse nous être utile pour nous aider à « pousser » nos élèves vers l’écriture ?
Il y a bien sûr les stratégies, innovantes ou pas, peu importe, si elles restent efficaces : je pense en particulier au couple « écrire / s’écrire » que j’ai expérimenté et qui fonctionne bien. Mais le plus important je crois, c’est la prise de conscience par nous, les pédagogues, et je cite, « du caractère périlleux de la démarche qui consiste à faire écrire des enfants, c’est-à-dire à les accompagner dans la recherche de leurs mots à eux : l’adulte doit agir comme un guide et mener les élèves sur le chemin, toujours solitaire de toute façon, (et c’est tout le paradoxe et la difficulté), de l’écriture » . Je cite encore : « On ne sait jamais ce qui va advenir, on bâtit avec les mots de la langue des textes qui sont aussi ceux des élèves, on les bâtit ensemble. » fin de citation. L’homme ou la femme de lettres doit ainsi se départir provisoirement de son « art » pour aider l’élève à écrire avec ses propres mots, pour se faire pédagogue. Et l’écrivain de conclure qu’ « on ne peut jamais augurer des résultats d’une telle opération qui est toujours, de toute façon, et pour de multiples raisons, une aventure, pour l’élève comme pour l’écrivain » et j’ajoute, pour le professeur !
Ainsi ce regard extérieur m’a éclairé durablement sur les raisons profondes qui peuvent rendre parfois les activités de production écrite si difficiles à mener et que je résumerai ainsi :
Alors, j’ai compris tout l’intérêt de l’intrusion de l’écrivain dans le monde clos de l’école : outre de créer une dynamique, de déstabiliser l’institution en la déséquilibrant dans ses certitudes (mais c’est après tout le moteur du mouvement), c’est de montrer aux élèves et aux enseignants que ce risque peut être aussi un choix de vie et qu’on peut de la sorte le rendre fécond, y prendre même du plaisir. Plaisir !Voilà, le « grand mot » est lâché ...
J’attends vos réactions.
Merci.
Patrick TRUCCHI / Conseiller Pédagogique de français